Chronique d’une ex-moldue

24 Avr 2013 par

Le référendum de 95 avait eu raison de ma militance. À l’aube de la trentaine, mon quotidien de citadine du quartier Saint-Jean-Baptiste me pesait; la vie pouvait sûrement être moins lourde, mais comment m’y prendre ? En trois semaines, sur un coup de tête, je quittais tout pour Saint-Julien, minuscule village des Appalaches.

Le plus déroutant, fut sans nulle doute le silence qui occupait tout mon nouvel espace. Plus de klaxons, de cris, de sirènes pour embrumer mes pensées. Je me retrouvais seule sans même le téléphone pour venir troubler cette quiétude. Dans ce village de 14 maisons juché sur un sommet, surplombant un paysage éternel, j’étais devenue l’ « étrange », celle de qui on parle et que l’on craint un peu…

Rapidement, la curiosité des enfants les avait conduit à ma porte ; mes chats et ma chienne avaient ce pouvoir d’attraction qui fonctionnait magnifiquement avec les tout-petits, tout en maintenant les plus grands à distance. Par ces diablotins, la vie entrait chez moi, vive et radieuse. Tous les jours, j’agrémentais leur visite par la création… je les installais pour une séance de peinture ou de bricolage puis nous discutions de tout et de rien, question de mieux s’apprivoiser.

Deux mois s’étaient écoulés ainsi sans qu’aucun adulte n’ait tenté de tisser des liens avec moi. Tout ça m’était bien égal; le silence, les enfants, l’air pur, la nature me métamorphosaient à mon insu. J’avais appris à prendre le temps, à respirer au rythme de ce qui m’entoure. Pour la première fois de mon existence, je me sentais sereine; je trouvais l’équilibre tant convoité depuis mon enfance.

Déjà, j’avais ressenti l’inquiétude des enfants; le simple fait que je ne me rende jamais au rendez-vous dominical hebdomadaire leur faisait craindre le pire pour mon salut. Puis, pendant l’exécution d’un bricolage quotidien, la petite Émilie me regarda droit dans les yeux et me dit candidement : « France-Anne, est-ce que c’est vrai que t’es une sorcière ? ». Ne voulant pas contredire la personne de confiance qui avait mis ça dans la tête de la puce, et assumant pleinement toute la transformation de mon être, je lui répondis fièrement un simple oui. À partir de ce jour, j’assumai pleinement mon statut de sorcière qui incarnait fabuleusement ma nouvelle vie.

Lorsque cinq ans plus tard, Émilie vint à la maison pour me présenter une nouvelle amie, elle dit à cette dernière : « France-Anne va te dire qu’elle est une sorcière, mais c’est pas vrai! » Quand je lui demandai pourquoi elle disait ça, elle me répondit candidement qu’avant elle me croyait, mais que maintenant qu’elle me connaissait mieux, elle n’y croyait plus… L’après-midi passa à faire des dessins tout en papotant entre filles. Après la collation, Émilie émit un hoquet. Elle avait beau retenir sa respiration, rien n’y faisait, le mal persistait. Je la regardai alors droit dans les yeux en lui disant : « Émilie, dis : Ah, non! Pas le hoquet! » Elle me demanda pourquoi, je lui répondis seulement : « dis-le! » Après s’être exécutée, elle attendit, le silence s’installa et plus les secondes s’écoulaient plus je voyais son visage s’étonner… Au bout de deux minutes, les yeux remplis d’admiration et de surprise elle me dit : « France-Anne, je l’dirai pus jamais que t’es pas une sorcière! » Dès cet instant magique, même moi, je n’en doutais plus…

France-Anne Blanchet, dite La Sorcière de Saint-Julien, septembre 2007

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